Les pieds dans le plat
Et si on parlait de la santé mentale des mecs ?
Introduction
J’aimerais en finir avec le tabou de la santé mentale, encore plus chez les mecs.
J’aimerais en finir avec les clichés sur la psychothérapie. Que cela ne soit plus considéré comme une méthode inutile ni comme un remède miracle.
Dans les 4 prochaines newsletters, en incluant celle-ci, je tenterai de démêler ces idées reçues.
Je m’appelle Irvin, et voici mon histoire avec la psychothérapie.
Présentation
C’est la première fois que vous me lisez sur mūsae, mais peut-être pas la première fois que vous m’entendez.
En 2024, j’ai eu l’occasion de participer au podcast Itinéraire Bis, d’Abigaïl Barrand (@voyageuse_au_naturel), pour témoigner sur le trouble borderline au masculin, ainsi que dans le podcast Borderline plus récemment.
Alors, pour celleux qui n’ont jamais entendu parler de moi :
J’ai 31 ans, et je suis un homme blanc hétéro, en couple depuis maintenant 3 ans.
J’ai grandi en Normandie, je suis arrivé en région parisienne à 25 ans.
J’ai un travail salarié pour une grande entreprise française.
Je suis concerné par le trouble de la personnalité borderline et le TDAH, supplément dépression.
Je suis l’auteur du blog Thérapies : Chacun Son Marathon, depuis plus d’un an.
Le point de départ
Au-delà de cette présentation simpliste, si aujourd’hui je m’exprime sur le sujet de la santé mentale en tant qu’homme, c’est que j’ai un certain passif avec ce sujet.
Comme dit juste avant, j’ai grandi en Normandie, dans une ville moyenne, pas si éloignée de Paris.
Des parents séparés avant l’âge de m’en souvenir, puis une famille recomposée. J’ai grandi dans 2 environnements et avec 2 éducations que je juge totalement différentes.
J’ai grandi, vécu des expériences dans ce milieu social, prolétaire, temple de la classe moyenne, où la santé mentale encore aujourd’hui n’est qu’une émission sur M6, on n’en parle pas, on la regarde à la télé et ça s’arrête là.
Dire que j’ai grandi à la dure serait peut-être un peu fort, ce qui est certain, les codes de la masculinité virile, eux, on me les a bien fait gober, de gré ou de force.
La douleur physique : c’est le métier qui rentre.
Un bon menuisier, c’est un menuisier à qui il manque des doigts.
Se plaindre et montrer ses émotions autrement que par de la violence ? C’est normal, pas de “gonzesse” ici.
Des exemples comme ça, j’en ai à la pelle, mais je peux vous en donner un dernier pour la route.
Un jour, en taillant la haie, mon beau-père s'est entaillé le bras, ma mère affolée sort et lui dit d’aller chez le médecin pour se faire recoudre, la réponse de l'intéressé : je finis d’abord, j’irai peut-être après.
C’est vous dire si l’idée que la santé physique est caduque, alors la santé mentale, pour quoi faire ?
Forcément, les rares fois où j’ai voulu parler de mon mal-être, on m’a remis en place.
Parce que, depuis le début de ma scolarité, on m’a collé une étiquette : la pleureuse de service.
Le harcèlement scolaire m’aura appris que se faire justice soi-même, ça peut être efficace, après une tête au carré, à la suite de 3 ans de moquerie, mon calvaire s’est arrêté.
Plus vieux, avec mes premiers boulots, j’ai assisté à tout un tas de scènes où la santé mentale était complètement moquée.
Je n’ai pas assez de doigts pour compter le nombre d’hommes avec qui j’ai travaillé, qui ont préféré noyer leur tristesse, leur colère, leur déception dans de l’alcool, jusqu’à tomber dans la marmite.
Mes expériences, vécues ou subies, m’ont montré que la violence est monnaie courante pour évacuer la frustration.
Celle de ne pas comprendre, de ne pas se comprendre, des échecs, et j’en passe, tout est bon pour justifier la violence physique, verbale ou psychologique.
Si j’estime que ma parole peut avoir du poids, c’est que ce que je raconte ici, c’est certainement le quotidien de beaucoup d’hommes.
Aujourd’hui
Exit le campagnard d’avant covid, les boulots en usine ou sur le terrain. Désormais, je travaille dans un bureau à La Défense. L’environnement a changé, les codes aussi.
J’ai fait le choix de parler ouvertement de mes problèmes psy’. Pas de la cause, mais de ce que je vis au quotidien.
Après un peu plus d’un an avec mon blog et ma petite audience, qui ne rentre plus dans mon appart’, je fais un triste constat : je me sens seul sur ce sujet.
J’en parle sur Internet, dans ma famille, avec mes amis, mais j’en parle également au travail.
Cela a contribué à lever quelques tabous dans mon entourage masculin, même si parfois cela me rentre aussi dans la case du casse-couilles de service.
Entre les commentaires sur le contenu que j’ai produit et la parole qui se libère petit à petit, je sais que mon choix est bon et utile pour les autres. Même si aux yeux de certains, je me ferme des portes professionnellement.
Prendre la parole en mon nom sur ce sujet, c’est ma manière de militer pour la santé mentale.
Oui, mais non.
Aujourd’hui, la santé mentale est presque devenue mainstream. Les grandes chaînes de télévision se mettent à traiter le sujet, avec plus ou moins de réussite.
Des personnages à la notoriété plus ou moins grande prennent la parole.
Parler de santé mentale, c’est bien, il faut, on en a besoin, mais qui parle à qui ?
Mon dada, c’est le sport, mais les sportifs professionnels, qu’ont-ils en commun avec moi, avec nous ? Rien.
Ce n’est pas aux concernés de faire l’effort de mieux raconter, c’est aux médias de grandes audiences de changer leur façon de faire.
Générer du clic ou de l’audience, c’est leur fonds de commerce, mais cela ne fait pas avancer notre cause autant qu’ils le prétendent.
Je vous invite à regarder l’interview de Nicolas Demorand dans l’émission Quotidien.
Les questions sont quasiment toutes orientées sur la souffrance, une mise en image à 4 contre 1, je ressors de ce visionnage en me disant que l’on fait d’un malade mental, une bête de foire.
Ça m’parle pas
Cette envie d’écrire est née d’une frustration : celle de ne voir que 2 catégories de personnes concerné.es mises en avant.
Les éclopé·es, des destins tragiques, racontés à coups de montages hasardeux, ceux qui ont déjà été usés par le système de soins.
On plaint la victime sans remettre en question la violence du système de soins.
Non pas que ces personnes doivent être moins mises en avant, mais il y a tout un pan de la population à qui ces témoignages ne parlent pas, moi le premier.
Je n’ai jamais été confronté à la violence d’un hôpital psychiatrique.
Des crises, j’en ai traversées et j’en traverserai encore, en serrant les dents toujours plus fort pour ne pas me retrouver aux urgences psychiatriques, elles me font peur.
Pourtant, quelques fois des idées de suicide ont pu tourner à l’obsession.
Mais j’ai préféré noyer ses idées dans de l’alcool ou de la chimie.
Par chance, j’ai réussi à demander de l’aide à temps.
Personne ne met en avant les phases avant la maladie. Alors que l’on mérite de prévenir des états dépressifs plutôt que de les guérir.
On ne parle jamais du rétablissement, comme si l’on passait de la case malade à apte au travail en claquant des doigts.
Puis il y a des figures de proue dans le paysage médiatique.
Qu’on ne s’y trompe pas, je ne décrédibilise aucun discours.
Chaque vécu est unique et ne doit pas être remis en question.
Simplement, les mots de ces personnes font souvent argument d’autorité, par leur célébrité, leur carrière, alors quand j’entends dire « que la dépression, ça ne touche pas que les faibles, ça touche surtout les forts », je souffle.
Quand je parle de dépression dans mon entourage, on me ressort le discours entendu à la télé, à la radio, par nos experts fétiches, cela me fait passer pour le négatif de service.
La santé mentale se dédramatise, se démocratise, comme nous le disons chez mūsae mais vous, le ressentez-vous vraiment ? Personnellement, non.
Tant qu’on en parle
En bien ou en mal, au moins, le sujet a le mérite d’être arrivé sur la table.
Que les choses dites me plaisent ou pas, finalement ce n’est pas ça le problème.
Il n’y a qu’à voir les retours en commentaire sous ces interviews, la grande majorité est positive, et peut se résumer par « merci de mettre des mots là-dessus ».
Si ça permet à des gens de nommer leur souffrance, c’est en partie une victoire.
Ce qui m’agace par-dessus tout, c’est le discours sacralisé du « quand on veut, on peut » prononcé par les personnes rétablies.
C’est rejeter la faute sur l’individu alors que ça ne peut pas se limiter à cela.
Ce n’est pas totalement faux non plus, une thérapie demande de l’engagement, une volonté réellement sous-estimée par les personnes non concernées.
Prendre la décision de se soucier de sa santé mentale, c’est un choix fort, qui va au-delà de choisir la facilité que l’on nous vend partout aujourd’hui.
Je ne supporte plus ces témoignages qui sont noirs ou blancs, une personne sera soit totalement malade ou totalement rétablie.
C’est faux, l’entre-deux est autrement plus complexe, autrement plus difficile à décrire.
Il demande du temps pour être raconté, c’est bourré de paradoxes qui feraient douter le·la téléspectateur.ice du message que le média veut faire passer.
C’est pourquoi je décide de raconter les choses telles que je les vis, intensément.
Une histoire de taille
Tape aussi fort que t’es con
La violence a longtemps été mon moyen d’expression favori.
Insulter, taper, casser, des regards assassins, tout cela fait partie de mon arsenal de protection quand les émotions sont trop intenses.
Alors, mettons les pieds dans le plat tout de suite, je déteste la violence, je ne supporte pas d’entendre une dispute, un mot plus haut que l’autre peut me faire dégoupiller en quelques secondes.
Je n’irai pas jusqu’à frapper quelqu’un dans ces moments-là, car je le sais, mon impulsivité est telle que je n’ai aucune idée d’où je peux m’arrêter.
Si aujourd’hui, je sais d’où cela vient, mon impulsivité qualifiée de sévère lors du diagnostic du TDAH, cela ne justifie en rien la violence verbale que j’ai encore trop souvent.
La violence physique, je la garde en moi, préférant m’isoler, ronger mon frein à l’abri des regards, jusqu’à exploser au point où parfois des chaises ont traversé une pièce.
J’ai pris la mauvaise habitude de parler de ça en rigolant, une manière détournée de faire passer la pilule. Finissant même par banaliser des actes complètement cons.
La vérité derrière cette violence soudaine, elle est bien moins virile que de taper du poing sur un bureau.
Cela cache de la honte, de la peur.
Combien d’entre nous, et je parle aux hommes qui lisent ce texte, plutôt que de parler, ont préféré hausser le ton, menacer, insulter pour se protéger de quelque chose qui n’était même pas une agression ?
La réponse est simple ; trop, pour ne pas dire tous.
Parce que nous sommes les champions pour rester dans notre connerie, le mutisme.
Pourquoi n’osons-nous jamais parler ? De quoi avons-nous peur ?
Je commence à me faire ma petite idée.
La peur de voir notre égo remis en place, la crainte de voir le zob de notre voisin plus gros que le nôtre.
J’en ai marre que notre parole soit représentée par des influenceurs, mascu, muscu, business, qui veulent simplement se faire de l’oseille sur notre dos.
Comme beaucoup, je suis tombé dans le panneau : pour surmonter une rupture, j’ai cru que de pousser de la fonte allait me rendre meilleur.
Oui, j’ai gagné en discipline, j’ai appris à un peu moins m’écouter.
Ce que j’ai surtout gagné, c’est une descente aux enfers qui aurait pu me coûter la vie.
3 fois plus
C’est la statistique de suicide « réussi » par les hommes comparé aux femmes.
C’est une stat’ que les mascus aiment bien sortir.
Justifiant que la vie d’un homme est difficile, à tel point qu’on se suicide 3 fois plus que des femmes, que le poids de la réussite, d’être un bon père de famille est une charge mentale extrêmement lourde.
Mettons les choses au clair, avec un petit point chiffre avant de reprendre mes griefs.1
Sur l’année 2023, d’après Santé Publique France, sur 91 162 hospitalisations pour des tentatives de suicide ou d’automutilation, 65% sont des femmes.
Concernant les « réussites », toujours d’après santé publique France, on compte 8 868 décès, dont 6 671 sont des hommes.
Je pense qu’il est temps de connecter 2 neurones pour comprendre que le discours “les hommes souffrent plus” : c’est de la merde.
Si on réussit mieux notre coup, c’est qu’on y met largement plus les moyens, et ce n’est pas anodin.
Depuis l’enfance, on est biberonné à la comparaison, à la compétition, à montrer qui est le plus fort.
Quoi de mieux que la violence pour faire un concours de taille ?
Je ne dis pas que la violence est uniquement masculine, je dis que, chez nous elle est banale.
Elle n’est pas dans nos gènes non plus comme ils aiment nous le faire croire, nous l’avons glorifiée.
Faites un petit effort, dans votre entourage, on compte au moins une personne qui s’est cassée quelque chose après une déconvenue, qu’elle soit personnelle ou professionnelle.
Qui n’a jamais entendu parler d’un homme, qui décide de prendre sa moto et de rouler à tombeau ouvert, pour se vider la tête.
Mais on passe l’éponge, on a banalisé ces comportements, parce qu’on n’est pas foutu de parler.
On n’est pas foutu de prendre des nouvelles des autres non plus, et je m’inclus dedans.
Parce que quand un ami me dit que ça ne va pas, je ne sais pas quoi dire, j’ai peur de passer pour un con.
On préfère se murer dans le silence, à croire que la vie d’un homme ne doit être que réussite, virilité, bomber le torse, comme si cela nous servait de parapluie.
Le taux de suicide est aussi plus élevé parce que nous sommes les champions pour tout minimiser, parce que la course à la performance est notre norme.
On n’est pas capable de consulter quand la graine du suicide commence à germer, on attend que ce soit devenu un arbre pour y rester pendu.
On est fort pour ne pas voir la vérité en face, la vérité que notre comportement fait du mal autour de nous.
À croire que la communication est un flot de paroles à sens unique. Plutôt que de conseiller nos potes, avec des idées plus éclatées les unes que les autres, apprenons à écouter, à poser des questions, à nous remettre en question.
Parce que parler du suicide reste un énorme tabou, il est toujours bon de rappeler que Christelle a écrit sur ce sujet plus tôt cette année et que l’épisode du podcast est toujours consultable ici.
Il n’est jamais trop tard
J’ai attendu d’avoir 27 ans pour pousser la porte d’une psychologue, je précise en disant une, parce que ce qui m’a poussé à consulter, ce sont mes relations amoureuses.
Mais je ne me voyais pas me confier à un homme, les fois où je l’ai fait, cela s’est terminé en humiliation, pour rigoler.
Là-dessus aussi, nous sommes forts, de grands rigoleurs.
L’humour c’est facile, on peut dire tout et n’importe quoi et se dédouaner de nos pensées. Combien parmi nous ont sorti une pirouette quand un de nos potes avait une main tendue demandant de l’aide ?
Si mon constat aujourd’hui est particulièrement épicé, je sais que les choses ne sont pas figées, mais ça ne changera pas du jour au lendemain sans effort.
Dès l’adolescence, on nous demande d’être courageux, dur, d’être un homme, un vrai, de ne pas pleurer.
Aller gratter sur des traumas, ça demande du courage, alors qu’on nous pousse à être des crocodiles : grandes gueules, petites pattes.
On a l’habitude de dire que notre enfance n’a pas été si difficile, qu’on n’a manqué de rien, pensant que les besoins d’un homme se limitent à un toit et un repas.
Si c’est fondamental pour survivre, pour vivre correctement, il est temps d’admettre qu’on a besoin d’amour, d’être reconnu, d’écouter, et de savoir écouter.
J’en ai marre d’entendre des dingueries toutes les semaines sur nos comportements de merde.
Plutôt que d’écouter des vendeurs de formations, attisant la haine et jouant de nos faiblesses, écoutons-nous et parlons-en.
Conclusion
Vous l’aurez compris, cette prise de position sur la santé mentale, en particulier masculine, m'a demandé de prendre du recul.
Elle s’est faite dans le temps, au fil de mes expériences avec la psychothérapie que vous allez découvrir dans une série de newsletters thématiques sur la santé mentale masculine.
Dans celle qui suivra, je ferai un retour sur la fin de mon adolescence, le début de ma vie d’adulte, entre relation amoureuse, vie professionnelle et deuil, ses années ont été mouvementées.
C’est mon histoire, mes souffrances, l’idée n’est pas de comparer ce que nous vivons, si vous ressentez un mal-être, parlez-en, la parole est le premier pas pour aller mieux.
Le documentaire I “I’m Tim” qui retrace la vie du DJ Suédois Avicii, de son vrai nom Tim Bergling. Alors que le mois de septembre est celui dédié à la prévention du suicide, ce documentaire m’a secoué, je n’ai pas réussi à contenir mes larmes. Vous verrez les débuts du jeune Tim, timide, qui deviendra ensuite Avicii après son tube, Levels. C’est ce genre de documentaire qui m’a aidé à franchir ce cap de demander de l’aide alors que mes pensées devenaient de plus en plus sombres.
Le livre mūsae, Full Santé Mentale paraît le 10 octobre prochain et il est déjà en précommande. Précommander c’est soutenir mūsae.
À l’ère des likes et des injonctions à être tout à la fois – engagé·e, heureux·se, performant·e, Full Santé Mentale explore sans tabou tous les sujets et événements de la vie ce qu’on peut tous·tes traverser : les questions d’identités, la diet culture, les relations affectives, le FOMO, la solitude, le burn-out, la fête, l’éco-anxiété… pour apprendre à prendre soin de soi et des autres ! Full Santé Mentale est une cartographie de ce qui se passe dans nos têtes et dans notre société.







